En mai 2024, une étude suédoise a fait le tour des médias : les personnes tatouées auraient 21 % de risque en plus de développer un lymphome. Ce chiffre figure bien dans l’article scientifique, mais il ne dit pas ce qu’on lui fait souvent dire. Pour le lire correctement, il faut comprendre la méthode utilisée, l’étude cas-témoins, puis regarder ce qu’elle permet d’affirmer pour la dermopigmentation de l’aréole.
L’essentiel
- Qui ? 1 398 personnes ayant eu un lymphome et 4 193 témoins, identifiés dans les registres nationaux suédois.
- Quel résultat ? Un risque de lymphome estimé 1,21 fois plus élevé chez les personnes tatouées, avec un intervalle de confiance de 0,99 à 1,48 : le résultat reste incertain.
- Quelle portée ? Une étude cas-témoins repère une association. Elle ne prouve pas qu’un tatouage cause un lymphome, et ses auteurs l’écrivent eux-mêmes.
- Et l’aréole ? Les tatouages médicaux étaient comptés, mais l’étude ne donne aucune estimation propre à la dermopigmentation aréolaire, ni à une catégorie d’encre.
Une étude cas-témoins, c’est quoi ?
Pour savoir si le tatouage favorise une maladie, la méthode la plus directe serait de suivre des personnes tatouées et non tatouées pendant des dizaines d’années. On compterait ensuite les malades dans chaque groupe. Mais le lymphome, un cancer du système lymphatique, est peu fréquent : il faudrait suivre un très grand nombre de personnes, très longtemps, pour observer assez de cas.
L’étude cas-témoins prend le problème dans l’autre sens. Les chercheurs partent des personnes qui ont eu la maladie, les « cas », et leur associent des personnes comparables qui ne l’ont pas eue, les « témoins ». Ils regardent ensuite le passé des deux groupes : le tatouage était-il plus fréquent chez les cas ?
Si oui, on parle d’association. Elle s’exprime par un rapport : 1 signifie que le risque est le même dans les deux groupes, 1,21 qu’il est estimé 21 % plus élevé. La méthode est rapide et adaptée aux maladies peu fréquentes, mais les chercheurs observent sans rien maîtriser : les deux groupes peuvent différer par autre chose que le tatouage.
Comment l’étude suédoise a été menée
L’équipe de Christel Nielsen, à l’université de Lund, s’est appuyée sur les registres nationaux suédois, qui couvrent toute la population. Elle a retenu toutes les personnes de 20 à 60 ans chez qui un lymphome a été diagnostiqué entre 2007 et 2017, soit 2 938 cas. Pour chacune, trois témoins du même âge et du même sexe ont été tirés au sort dans le registre de la population : au total, 11 905 personnes.
En 2021, l’institut national de statistique leur a envoyé un questionnaire. Il était présenté comme une enquête sur de nouveaux facteurs liés au mode de vie, sans insister sur le tatouage. L’objectif : éviter que les personnes tatouées répondent plus volontiers que les autres. Les questions portaient sur la présence d’un tatouage, l’âge au premier tatouage, la surface tatouée, les couleurs et la personne qui l’avait réalisé.
Le taux de réponse a été de 54 % chez les cas (1 398 réponses) et de 47 % chez les témoins (4 193 réponses). Dans leurs calculs, les chercheurs ont tenu compte de l’âge, du sexe, du niveau d’études, du revenu du foyer, du tabagisme et de la situation familiale. Ces facteurs peuvent être liés à la fois au fait de se faire tatouer et au risque de lymphome.
Ce que l’étude a trouvé
Parmi les répondants, 21 % des cas et 18 % des témoins étaient tatoués. Une fois les autres facteurs pris en compte, le risque de lymphome est estimé 1,21 fois plus élevé chez les personnes tatouées.
Ce chiffre s’accompagne d’un intervalle de confiance à 95 %, de 0,99 à 1,48. C’est la fourchette des valeurs compatibles avec les données : le risque réel pourrait être augmenté de 48 %, comme il pourrait ne pas être augmenté du tout. Tant que la fourchette contient la valeur 1, l’absence de différence entre personnes tatouées et non tatouées ne peut pas être écartée.

Les mêmes résultats en chiffres :
| Situation comparée aux personnes non tatouées | Risque estimé | Intervalle de confiance à 95 % |
|---|---|---|
| Personnes tatouées, tous lymphomes confondus | 1,21 | 0,99 à 1,48 |
| Premier tatouage 0 à 2 ans avant le diagnostic | 1,81 | 1,03 à 3,20 |
| Premier tatouage 3 à 5 ans avant | 0,97 | 0,49 à 1,95 |
| Premier tatouage 6 à 10 ans avant | 1,11 | 0,70 à 1,77 |
| Premier tatouage 11 ans ou plus avant | 1,19 | 0,94 à 1,50 |
| Surface tatouée inférieure à une paume de main | 1,27 | 0,99 à 1,63 |
| Surface tatouée supérieure à une paume de main | 1,14 | 0,86 à 1,53 |
Deux formes de lymphome semblent davantage concernées. Il s’agit du lymphome diffus à grandes cellules B (1,30 ; de 0,99 à 1,71) et du lymphome folliculaire (1,29 ; de 0,92 à 1,82). Le risque estimé est aussi plus élevé chez les personnes ayant fait retirer un tatouage au laser (2,63 ; de 0,96 à 7,18). Mais seuls 13 cas et 13 témoins étaient dans cette situation. Les auteurs soulignent l’imprécision de ces estimations et appellent à d’autres travaux.
Pourquoi « association » ne veut pas dire « cause »
Plusieurs éléments invitent à la prudence. La plupart sont discutés par les auteurs eux-mêmes.
- Le résultat principal est à la limite. L’intervalle de l’analyse principale contient la valeur 1. Une seconde analyse, qui conserve davantage de participants, donne 1,18 avec un intervalle de 1,01 à 1,39, qui ne la contient plus. Les deux calculs décrivent un signal faible, proche de ce que l’étude peut distinguer du hasard.
- Le risque n’augmente pas avec la surface tatouée. Si l’encre était en cause, un grand tatouage devrait exposer davantage qu’un petit. Ce n’est pas ce qui est observé : l’estimation est même un peu plus haute pour les tatouages plus petits qu’une paume de main. La surface a toutefois été relevée en 2021 et non l’année du diagnostic, ce qui fragilise cette comparaison.
- Le pic des deux premières années interroge. Les auteurs ne s’y attendaient pas et ont envisagé une causalité inverse. Parmi les personnes tatouées, 9 % des cas déclaraient un tatouage médical, contre 2 % des témoins. Or des points de repère étaient alors tatoués sur la peau pour guider la radiothérapie : la maladie peut conduire au tatouage, et non l’inverse. En excluant les personnes tatouées pour la première fois l’année de leur diagnostic, l’estimation globale reste proche (1,19 ; de 0,97 à 1,46), si bien que l’explication demeure ouverte.
- Une personne sur deux n’a pas répondu. Les répondants étaient plus âgés, plus diplômés et avaient des revenus plus élevés que les non-répondants. Faute de données individuelles sur ces derniers, les chercheurs n’ont pas pu vérifier que cela ne faussait pas la comparaison.
- Tout n’a pas pu être mesuré. Les auteurs n’excluent ni l’effet de facteurs qu’ils n’ont pas mesurés, ni des erreurs dans certaines déclarations, comme celles sur le tabac.
L’étude a aussi des atouts. Elle inclut tous les cas diagnostiqués dans le pays, et ses témoins sont tirés de l’ensemble de la population. Un tatouage est par ailleurs un événement dont on se souvient. Sa conclusion reste mesurée : « la causalité ne peut pas être établie à partir d’une seule étude épidémiologique », écrivent les auteurs (traduction RNPSDA). Ils demandent que ces résultats soient confirmés.
Et pour la dermopigmentation de l’aréole ?
La question se pose aux femmes qui envisagent un tatouage de l’aréole après un cancer du sein, et aux professionnels qui les accompagnent.
Le questionnaire suédois distinguait trois types de tatouage : décoratif, cosmétique (maquillage permanent) et médical, défini comme la restauration de la peau après une mastectomie ou une brûlure. La dermopigmentation aréolaire entre donc dans le champ de l’étude. Mais seuls 25 cas et 14 témoins ont déclaré un tatouage médical : c’est trop peu pour un calcul séparé, et l’analyse regroupe tous les tatouages.
Les auteurs le reconnaissent : le type de tatouage pourrait modifier l’association avec le lymphome, et leur étude ne permettait pas de le vérifier. Trois conséquences en découlent.
- Aucun risque propre à la dermopigmentation aréolaire n’est mesuré. L’étude ne l’établit pas, et elle ne l’écarte pas non plus.
- Les encres ne sont pas distinguées. Leur composition n’a pas été recueillie : aucune conclusion ne peut être tirée par type d’encre ou de pigment.
- Les tatouages étudiés sont anciens. Une personne n’est comptée comme tatouée que si son premier tatouage date d’avant le diagnostic, donc de 2017 au plus tard. Ces tatouages précèdent la restriction européenne sur les substances des encres de tatouage et de maquillage permanent, applicable depuis janvier 2022. L’étude ne renseigne donc pas sur les encres mises sur le marché depuis.
En pratique, cette étude ne permet pas à elle seule de trancher pour ou contre un projet de dermopigmentation. Elle fournit en revanche une question utile à poser en consultation : quelle encre sera utilisée, et sa référence sera-t-elle notée dans mon dossier ? Pour les professionnels, c’est un argument de plus pour la traçabilité : noter le produit et son numéro de lot permet de retrouver l’information quand de nouvelles études paraîtront.
Pour votre situation personnelle, parlez-en à l’équipe qui vous suit.
Ce qu’il faut retenir
L’étude suédoise signale une association possible entre tatouage et lymphome. Elle ne démontre pas que le tatouage en est la cause, et elle ne dit rien de spécifique sur la dermopigmentation aréolaire. C’est un signal à suivre, que d’autres travaux devront confirmer ou écarter.
Questions fréquentes
Le tatouage provoque-t-il le lymphome ?
Cette étude ne permet pas de l’affirmer. Elle observe un risque estimé 1,21 fois plus élevé chez les personnes tatouées, mais l’intervalle de confiance (de 0,99 à 1,48) inclut l’absence de différence. Une étude cas-témoins ne prouve pas un lien de cause à effet.
L’étude concerne-t-elle le tatouage de l’aréole après un cancer du sein ?
En partie seulement. Les tatouages médicaux étaient comptés, mais ils étaient trop peu nombreux (25 cas et 14 témoins) pour être analysés à part. L’étude ne donne aucune estimation propre à la dermopigmentation aréolaire.
Qu’est-ce qu’un intervalle de confiance ?
C’est la fourchette des valeurs compatibles avec les données observées. Pour un rapport de risques, si la fourchette contient 1, l’absence de différence entre les deux groupes ne peut pas être écartée.
Source et liens utiles
Nielsen C, Jerkeman M, Jöud AS. Tattoos as a risk factor for malignant lymphoma: a population-based case–control study. eClinicalMedicine. 2024;72:102649. Article en accès libre, texte intégral consulté le 7 octobre 2026.
Financement : Conseil suédois de la recherche pour la santé, la vie professionnelle et le bien-être (Forte). Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
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Cet article d’information ne remplace pas un avis médical.


